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Auschwiecim Guillaume RIBOT - Reportages Auschwiecim

Portfolio

Mes images sont à regarder en miroir. Des diptyques en plein et en creux. Que nous pousse t-on à regarder ? Que voyons-nous ? Qu’espérons-nous voir en venant ici ? Un tas de chaussures quand l’image du sous-bois tranquille hurle en silence l’absence des déportés qui y furent déshabillés avant d’être gazés ? Des crématoires reconstruits quand des voisins indélicats viennent encore cueillir des champignons sur les fosses de crémation ? Que voyons-nous ? Que vois-je ?

Alors, que reste-t-il de cet endroit ? Au musée d’Auschwitz I, un alignement de blocs froids trop bien entretenus et une scénographie censée montrer l’irreprésentable : l’entassement des biens ayant appartenu aux victimes. A Birkenau, le vide impressionnant quand on arrive à éviter les milliers de touristes venus des 4 coins du monde. Il faut pousser la visite plus loin que l’horrible mémorial en granit situé au bout de la Banhrampe. Il faut marcher seul jusque là-bas, au fond du camp de Birkenau. Ici, à l’endroit même où les assassins brûlaient les corps dans des fosses, l’herbe pousse, verte et grasse.

Dans « L’imprescriptible », Vladimir Jankélévitch écrivait : « chaque printemps les arbres fleurissent à Auschwitz, comme partout ; car l’herbe n’est pas dégoûtée de pousser dans ces campagnes maudites ; le printemps ne distingue pas entre nos jardins et ces lieux d’inexprimable misère »1. Au moment de mon reportage, le soleil y était agréablement chaud. Un vent léger soufflait dans les cimes des hauts bouleaux. Quelques grenouilles coassaient. L’eau avait des reflets d’argent.

Rien dans la photographie qui montre cet étang ne rappelle la réalité historique du lieu. Aucun indice ne permet de savoir qu’on y déversait les cendres des cadavres après leur incinération au crématoire IV. Les apparences sont trompeuses. Elles ne suffisent pas pour comprendre. La limite de la représentation photographique symbolise l’insuffisance de la mémoire des lieux.

Pour mieux figurer l’histoire, il faut alors entretenir les symboles : les ruines du crématoire sont étayées, les barbelés régulièrement changés et les baraquements lasurés. Tous ces actes d’entretien introduisent la problématique évidente de l’intervention humaine dans la transmission de la mémoire d’Auschwitz-Birkenau. Comment entretenir sans modifier, sans dénaturer ? Mais que faire, alors ? Faut-il laisser les lieux retourner au néant sous l’effet de l’usure du temps sans intervenir ? Lien mémoriel ténu entre les morts et les murs.

Par ailleurs, je suis tout à fait conscient que l’acte photographique induit perversement une forme d’esthétisation. Comment choisir un angle, un cadrage, un temps de pose, une profondeur de champ, une lumière à quelques pas d’un crématoire ? Le choix de ces différents paramètres fait qu’on peut, inconsciemment ou non, privilégier la forme au fond. Mais comment éviter ce piège ? Comment expliquer le fond quand il ne reste que la forme ?

J’ai regardé ce lieu dans son présent afin d’en détailler ce qu’il reste du passé. Mon travail n’apporte aucune réponse mais doit, je l’espère, susciter des questionnements comme cette phrase de Claude Lanzmann dans son dernier livre, Le lièvre de Patagonie : « Ils ne connurent rien d’Auschwitz, ni le nom ni le lieu, ni même la façon dont on leur ôtait la vie ».