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Le cahier de Susi Guillaume RIBOT - Reportages Le cahier de Susi

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Depuis 62 ans, personne ne s’était vraiment soucié de ce cahier d’écolière oublié dans le tiroir d’un bureau du grand-oncle de l’auteur, Guillaume Ribot. Sur la couverture figure un nom : Susi Feldsberg, 11 ans. Dans sa dernière rédaction, datée de juin 1942, elle écrit : « Enfin l’orage cesse. Il y a un arc-en-ciel. Le soleil est de nouveau revenu et l’orage a rafraîchi ». A peine deux mois plus tard, Susi sera raflée par la gendarmerie française, déportée, puis gazée à Auschwitz avec ses parents et sa petite sœur Elise. « Assez bon devoir, 7/10 », inscrira en rouge le maître d’école dans la marge.

En découvrant cet incroyable témoignage l’auteur repense aux mots de sa grand-mère Paulette aujourd’hui décédée : « J’ai caché des enfants juifs pendant la guerre ». Elle n’en dira pas plus. Comme si cette période renfermait trop de secrets, trop de douleurs. Un passé qu’elle aurait voulu oublier. Une vie pénible de fille d’agriculteur dans le Lot-et-garonne à Lafitte-sur-Lot.

Sur une photo jaunie de l’album de famille, on voit Paulette entourée d’enfants. Des enfants placés comme on disait à cette époque où l’on souffrait de la faim dans les grandes villes. Mais la mémoire s’est enfuie. Définitivement ? L’auteur ne peut s’y résoudre. Il retourne alors questionner les gens de sa famille. Pose des affiches dans les boulangeries à la recherche de toute personne ayant pu connaître la famille Feldsberg dans le village 60 ans auparavant. Des voisins, des camarades de classe. Il rencontre des historiens. Fouille dans les archives des petites mairies et celles des grandes institutions.

Afin de pouvoir mettre à jour l’histoire des Feldsberg, Guillaume Ribot part à travers l’Europe dans un lent et long road-movie mémoriel : Vienne, Prague, Bruxelles, Lviv, Oswiecim… Les milliers de kilomètres parcourus et l’extraordinaire banalité d’un cahier d’écolière résonnent en lui.

« Le cahier de Susi » soulève aussi de nombreux questionnements sur notre identité européenne. La Shoah y apparaît bien plus complexe qu’un trajet et rectiligne d’un point à un autre vers l’extermination. Ce meurtre fut transeuropéen. Le parcours des Feldsberg le montre bien. D’ailleurs, comment sont-ils arrivés dans ce petit village du sud-ouest de la France ? Comment des milliers de personnes purent-elles être arrêtées sur une partie du territoire français où il n’y avait pas d’Allemands ?

En retournant sur chacune des étapes de leur long exil, l’auteur questionne également la mémoire des lieux. Les derniers vestiges du camp de Casseneuil disparaissent sous les poussées des bulldozers. La zone artisanale du village doit bien s’étendre. Le camp de Drancy est une cité HLM habitée par des locataires plus préoccupés par leur quotidien difficile que de l’histoire du site. Auschwitz-Birkenau qui occupe toute la mémoire de la déportation est un musée. Des centaines de milliers de touristes se pressent pour voir ce qui n’est plus . Voir la Shoah. Impossible et vain. Au fond du camp de Birkenau, les clairières paisibles et verdoyantes abritent d’invisibles fosses communes.

Entre Histoire et intimité, méditation et reportage, « Le cahier de Susi », où s’entrelacent de multiples histoires immensément humaines, s’apparente bien à un travail de détective.