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OQTF - PORTRAITS SANS PAPIERS - Guillaume RIBOT
OQTF - PORTRAITS SANS PAPIERS

 

Vous pourrez retrouver l'intégralité de ce projet dans l'exposition qui sera présentée

au Musée de la Résistance et de la Déportation de Grenoble à partir du 14 juin 2012.

 

Sans papiers : une image figée de familles réfugiées dans une illégalité trouble, des mots aux consonances étrangères, des abréviations administratives incompréhensibles... Voilà tout ce que l’on sait d’eux la plupart du temps. Immigrés, clandestins ou sans-papiers, les fragments de leur vie s’éparpillent sous la pression d’autres images plus chocs, d’autres mots plus pesants : fourgons, policiers, cris ; manifestants, slogans, photographes; travailleurs illégaux, travail au noir ; camions bâchés, bateaux qui sombrent sous la masse des hommes... Paradoxe d'une réalité millénaire devenue phénomène de société, à force d'images et de paroles trop vues et entendues, ils cessent d'être des hommes, des femmes, des enfants, pour devenir des clichés, des abstractions qui ne nous touchent plus.

Alors nous posons des questions simples : Qui sont-ils ? Quelle est leur histoire ? Comment sont-ils arrivés là ? Comment vivent-ils ici ? Où cela va-t-il les mener ?

En France en 2010, des gens arrivent. Aventuriers modernes, ils ont tourné le dos à leur vie passée, surmonté souvent mille épreuves pour venir chercher ici un meilleur avenir. Certains les accueillent pour leur apporter protection, soins, travail, éducation, parce qu'ils pensent qu'il y a aussi beaucoup à apprendre de l'Autre. D'autres les traquent, les dénoncent, les égarent dans le labyrinthe des démarches administratives pour mieux les renvoyer en arrière sans se poser de questions. Leur histoire est réduite à quelques mots incompréhensibles et une image artificielle, leur identité est niée, leur langage confisqué, et le nôtre aussi en définitive.

En marge de l'action militante quotidienne, nécessaire, et du battage médiatique, politique, nous portons un autre regard. En prenant le temps de les rencontrer, de les connaître, de partager un peu leur vie depuis 2009, nous montrons qu'il n'existe pas un modèle simpliste du sans-papiers, mais à chaque fois des trajectoires uniques. Nous le faisons en employant la parole qu'ils nous confient, en montrant l'image qu'ils nous offrent, et en les confrontant à celles que l'on croit posséder d'eux. Ce que deviendra notre travail ? Un livre, une exposition, des rencontres, débats, échanges... Ce qu'il signifie est déjà très clair : redonner leur sens aux mots et aux images, nous ré-approprier le langage, pour ne pas que ces personnes deviennent des fantômes, des statistiques, pour ne pas qu'ils disparaissent dans l'indifférence et qu'on les oublie.

Vincent Karle / Guillaume Ribot
Juin 2010
 

 


 

 

 

LES MOTS ET LES IMAGES CI-DESSOUS SONT UN EXTRAIT DE NOTRE TRAVAIL EN COURS...

 

 

LA FAMILLE AYARI

« Il faut déménager, la police va venir nous chercher. » *

« J'écris pour faire connaître mon histoire à tout le monde, je ne pense à personne en particulier. J'aime aussi voir mon nom sur la couverture du livre – pas par fierté, je suis juste contente de le voir. Mon père et ma mère me disent que j'ai raison de vouloir raconter tout ça, qu'il ne faut pas se taire. Lorsque je raconte des choses drôles qui nous sont arrivées ils rigolent, quand ce n'est pas tout à fait ça ils corrigent.

Quand j'étais plus petite j'inventais des histoires pour mon frère. J'aime les enfants. L'an dernier je disais que plus tard je voulais m'occuper d'enfants, mais aujourd'hui je ne sais plus.

J'ai lu un livre : Loriane K, clandestine, il y a des mots qui m'ont touchée. Elle aussi elle raconte son histoire : elle est venue d'Afrique, son père était recherché, un jour ils allaient venir le tuer alors ils sont partis. Mais ce n'est pas ce livre qui m'a décidée à écrire, j'avais déjà commencé avant de le lire.

Le jour où la police est venue nous chercher chez mon oncle, il est venu nous le dire tout de suite. Ils avaient interrogé mon petit frère, et quand il est arrivé chez nous il pleurait, il pleurait !.. Je n'ai pas entendu ce qu'il disait car c'est moi qui suis descendue leur ouvrir la porte et le temps que je remonte, il avait déjà tout raconté à mon père. Après je lui ai demandé : « Pourquoi tu pleures ? », mais il ne voulait plus en parler. Puis mes cousins l'ont raconté à ma mère et là, j'ai compris que la police voulait vraiment nous emmener cette fois...».

Maroua Ayari

*titre du témoignage de Maroua Ayari publié en 2009 par le RESF 38.
 

 

 

 

L'EXPULSION

Lundi 23 novembre 2009, 9h28 du matin, un SMS arrive sur nos portables : « Tahar ses fai areter »

Il est suivi presque immédiatement d'un courriel à peine plus long : « Tahar Ayari s'est fait arrêter ce matin par la gendarmerie de Beaurepaire. Merci d'appeler la Préfecture et demander qu'il soit libéré. Sylvie »

 

 

Aussitôt les téléphones, les portables, les ordinateurs, les fax chauffent : on cherche à en savoir plus, on rédige des communiqués, des messages qui partent chez les militants, les élus, à la préfecture... J'appelle la gendarmerie et je demande à parler à Tahar, afin de prendre de ses nouvelles. Le gendarme au téléphone me demande mon identité, et une fois qu'il est renseigné, il me répond : « Cette personne est bien en garde à vue chez nous, mais vous n'êtes pas autorisé à lui parler. Au revoir. »

Dans l'après-midi on apprend que Tahar est transféré au centre de rétention administratif (CRA) de l'aéroport de Lyon - Saint Exupéry. L'arrestation et la garde à vue sont bel et bien en train de se transformer en expulsion. Tout en continuant de suivre la situation de Tahar, il faut s'occuper du reste de la famille. Si la police veut profiter de l'occasion pour les attraper tous, ils sont en danger. Guillaume se rend chez eux. Il trouve Mahjouba malade, grippée, rongée d'angoisse. Il commence par lui acheter des médicaments, puis il va chercher Mohammed à l'école. À leur retour sa mère lui explique ce qui se passe. Il écoute, ne semble pas surpris, demande s'il peut emporter son jeu vidéo. Elle rassemble quelques affaires et ils quittent leur appartement pour aller se mettre à l'abri. Sur le seuil du bâtiment elle vérifie que la voie est libre avant de sortir.

 

 

À 18 heures a lieu un rassemblement devant le collège de Maroua. Dans la nuit et le froid, nous sommes un petit groupe à échanger des informations et à répondre aux questions des journalistes présents. Le téléphone de Sylvie sonne : c'est Tahar qui l'appelle depuis la cabine du centre de rétention. Il s'excuse presque : « J'aurais du donner un faux nom. » Il explique qu'il doit rencontrer le juge des libertés et de la détention mercredi. Ça laisse entre un et deux jours pour s'organiser. Elle lui demande si elle peut le rappeler au même numéro un peu tard dans la nuit, il répond : « Oui, ici on est libres. »

Mardi, la mobilisation s'amplifie. Les premiers articles sortent dans la presse, les premières réactions sont rendues publiques, la journée se passe à préparer la défense de Tahar. Les enfants ne vont pas à l'école et restent cachés avec leur mère. Le soir a lieu un deuxième rassemblement devant la préfecture, Maroua est présente : on nous répond qu'« on ne connaît pas très bien le dossier » (sic). Durant le rendez-vous la nouvelle tombe : Tahar vient d'être expulsé vers l'Italie, par Modane. La préfecture prétend ignorer où il se trouve. Dès l'instant où il n'est plus sur le territoire français, ce n'est plus leur problème. Maroua ne montre aucune émotion particulière, elle semble prête à entendre cela.

 

 

Mercredi, le contact est renoué avec Tahar. Il a pu joindre sa famille : il semble aller bien, il se trouve à Bardonecchia, juste de l'autre côté de la frontière, où la police italienne l'a relâché. Il convient d'un rendez-vous pour que son frère aille le récupérer en voiture, après sa journée de travail. Le soir, à la gare, il n'est pas là. Son frère passe la nuit à le chercher dans les alentours, mais il a disparu.

Jeudi, à nouveau nous ne savons pas où est Tahar. A-t-il été arrêté de nouveau par les Italiens ? A-t-il tenté de retraverser la frontière, pour être arrêté par les Français ? A-t-il été agressé alors qu'il attendait dans les environs de la gare ? Tout le jour nous essayons de le retrouver. Une militante qui parle italien téléphone à tous les hôpitaux du coin. On ne peut quand même pas demander aux flics où il se trouve... Finalement un SMS arrive sur mon téléphone :

« Le colis a été retrouvé en bon état. »

 


SULTAT DE L'OPÉRATION

C'est bien comme ça qu'il faut parler : nous sommes en plein dans la loi du chiffre. Le règne de la statistique. Toute l'opération n'avait qu'un seul but : mettre une croix dans une case, ajouter 1 expulsion au décompte total, remplir un tableau de chiffres.

Peu importe que Tahar Ayari soit intégré, ne représente aucune menace, ni pour la sécurité, ni pour l'économie, ni pour la société. Peu importe que la procédure soit respectée, peu importe qu'il n'ait jamais vu le juge des libertés et de la détention, peu importe même qu'il soit de retour chez lui au bout de quatre jours : l'OQTF reste valable, elle n'a même jamais été annulée malgré son expulsion effective !

 

 

C'est la suprême astuce : il pourrait être arrêté, détenu, expulsé, revenir, être arrêté de nouveau, détenu, etc..., indéfiniment... Ce ne serait pas une anomalie, au contraire, cela ferait augmenter les chiffres ! Et rien n'est plus important que de faire augmenter les chiffres. L'économie des sans papiers fonctionne de cette façon. Ce qu'elle rapporte, ce sont des voix aux élections. Leur nom compte moins que leur nombre. Et encore, pas dans n'importe quel cas : en temps normal ils sont absents des statistiques, des recensements, des registres du monde du travail... Ce sont de véritables fantômes administratifs, qui ne commencent à compter que lorsqu'ils sont expulsés. En clair, ils ne réapparaissent que pour constater officiellement qu'ils ont disparu.

Je me rappelle un militant qui disait, pour décrire certains hébergements insalubres réservés aux sans papiers :  «C’est Zola ! ». En ce qui concerne l'administration française, c'est plutôt Kafka. Comme quoi la littérature et les sans papiers ne sont pas antagonistes, loin de là.

 


LE RÉCIT DE TAHAR

Quelques jours après son retour en France, Tahar nous raconte en personne sa propre expulsion.

« Le lundi 23 novembre, comme tous les lundis, on part travailler dans notre camionnette, avec mon frère. Déjà, j'aurais même pas du aller travailler ce jour-là, j'étais malade... Et puis on aurait pas du prendre cette route-là. Mon frère, lui il ne passe jamais par là, c'est moi qui ai insisté, je lui ai dit : c'est un raccourci ! [Il sourit] Et voilà, on est tombés dans le panier !..

À La Côte Saint-André, de loin, on les a pas vus. Sinon je serais descendu, mais ils étaient cachés, on est rentrés dans le rond-point, et là, on ne pouvait plus en sortir. Ils nous ont fait stopper, j'ai pensé : cette fois-ci, ils m'ont eu ! [Il rit] J'ai pensé ça tout de suite, ils vont nous demander nos papiers. D'abord ceux du véhicule, il était réglo, puis nous, j'ai dit : je les ai oubliés, mais hé hé... Ils m'ont fait descendre, j'ai donné mon nom, mon vrai nom, c'est inutile de donner un faux nom, ça complique tout. C'était tranquille, il n'y a avait pas d'agressivité. Ils ont tapés sur leur ordinateur : nom, prénom, date de naissance, ça sort une fiche : je suis fiché ! J'ai une OQTF. Hé oui. Le chef a dit à mon frère : on va le garder et l'emmener à la gendarmerie. Mon frère est reparti. C'était inutile de chercher à discuter, il risquait juste d'avoir des problèmes.

Alors je pars avec eux. Ils avaient l'air content : on va avoir du travail avec M. Ayari ! Ils m'ont pas posé de questions sur le moment : j'étais sans-papiers, c'était sur ma fiche, voilà. Au moment de partir, quand même il y en a un qui a demandé : on a pris le numéro de la camionnette ? Hé non, ils étaient tellement excités de m'avoir trouvé, ils ont oublié ! Chouette, de bon matin, dès huit heures, on en attrape un ! J'ai pensé : tant pis pour vous... C'était des jeunes. Je leur ai dit : grâce à moi, c'est une bonne journée pour vous, aujourd'hui. Mais ils m'ont bien respecté, ils étaient polis, ils m'ont laissé fumer...

 

 

Arrivés à la gendarmerie, ils ont fait le procès-verbal de l'arrestation, ils l'ont envoyé à la préfecture et on a attendu la décision du préfet. Ils ont pris mes empreintes, ils m'ont photographié... Dans l'après-midi, la réponse est arrivé : direction le centre de rétention. En attendant, j'étais dans une cellule, derrière les bureaux, tout seul, un peu caché. Ils m'ont proposé à manger, mais je n'y arrivais pas, j'ai seulement pu boire du café. Vers 4 heures, ils m'ont dit : on part à Lyon. J'ai voulu appeler Mahjouba et Sylvie pour les prévenir. L'officier de police judiciaire qui s'était occupé de moi leur a laissé un message.

On est partis pour le centre de rétention. Les policiers roulaient à 190-200 km/h, avec la sirène. Il y avait des bouchons et ils ne voulaient pas rentrer trop tard. Dès mon arrivée, on m'a donné tout un tas de papiers et on m'a dit : vous allez voir un juge dans 48 heures, le juge des libertés. Bon. Ils m'ont aussi demandé si je voulais faire une demande d'asile politique. J'ai dit non. Tiens, regarde, c'est les papiers qu'ils m'ont donné :

« M. AYARI Tahar fait l'objet d'une décision de maintien en détention administrative d'une durée de 48 heures pour l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français n° XXX du 15 décembre 2008, notifiée le 9 janvier 2009. Cette décision prend effet le 23 novembre 2009 à compter de 16 heures. Il peut bénéficier du concours d'un interprète, d'un médecin, d'un conseil. les horaires de visite pour le centre de rétention de Lyon sont 9h-12h/14h-18h, y compris pour les avocats et les interprètes. »

[Il exhibe aussi des papiers de ré-admission en Italie, datés de juillet 2009 : préparés à l'avance, en prévision de leur expulsion à tous, qui aurait du avoir lieu en août, la première fois où des policiers ont tenté de les attraper. Suit une mention rajoutée le 23 novembre par la préfecture :

« Cette famille n'est pas encore interpellée par les services de police de Grenoble. Seul M. Ayari est en garde à vue dans les locaux de la gendarmerie, suite à un contrôle routier. Je souhaite connaître l'avis de l'Italie sur cette demande de ré-admission, sachant qu'elle l'avait déjà acceptée en juillet 2009. »

Je note au passage que le Préfet de l'Isère est Chevalier de la légion d'honneur et Chevalier de l'ordre national du mérite.]

 

Le Centre de rétention administrative de Saint-Exupéry est repéré en rouge sur cette vue aérienne.

 

Dans la chambre je suis avec deux autres. C'est tout ouvert, jusqu'à 11 heures, on est libres. Ça s'est bien passé, parce qu'on n'est pas des délinquants, on est des sans-papiers, tous dans le même cas : l'un, ils l'ont attrapé dans le tram, l'autre sur la route, on a discuté, on s'est raconté nos histoires. Le soir, on est allé manger dans un réfectoire. Il y avait plusieurs femmes jeunes, africaines : l'une je l'ai revue après, en Italie, ils l'ont expulsée comme moi. Le centre, ça ressemble pas à une prison, mais au bout de deux jours, tu t'ennuies, tu es nerveux, tu te demandes ce qu'ils vont faire de toi. J'en ai vu qui pleuraient. Il y avait beaucoup de Maghrébins, et des Égyptiens, des Turcs...

Le lendemain matin, vers 10 heures, ils m'appellent au poste de police : M. Ayari, tu dois te préparer pour 14 heures, on va te ramener en Italie. Sur le coup j'étais surpris, on m'avait dit juste avant que je devais attendre le juge, je me préparais à passer deux, trois semaines au centre. Il y en a qui sont là-bas depuis quatre semaines, parce qu'il y a un premier jugement, puis un autre, un recours... Bon, moi j'ai pensé : c'est bien, comme ça c'est vite fait ! Les autres m'ont dit : félicitations, tu pars tout de suite, c'était jamais arrivé à personne, de rester que 24 heures ! Je suis allé voir la Cimade, c'est obligatoire quand on vient d'arriver, le monsieur a commencé à taper sur son ordinateur, je l'ai arrêté : Excuse-moi, monsieur, mais c'est inutile, je vais partir ! Ah bon ? Alors il a appelé le poste de police, puis il m'a dit : bonne chance. Il savait que j'allais revenir en France ! [Il rit]

J'ai pris une douche, je me suis rasé, et on est partis. Ils étaient trois pour m'emmener, en civil, dans une voiture. Ils roulaient calmement, on a discuté, ils m'ont donné même leur portable pour appeler mon frère... Ils m'ont dit : on sait bien que vous allez revenir, on se met à votre place, nous déjà on n'aime pas être séparés de nos enfants pendant deux jours, alors vous... Ils m'ont pas interrogé pour savoir où était ma famille.

On arrive à Modane, par l'autoroute, Chambéry, la Maurienne, on arrive à la gare, juste à côté du poste de police. Là c'est plus la PAF, c'est la police française. La PAF m'a remis à la police nationale, ils avaient fini leur partie, ils avaient remis la marchandise. C'est la chaîne : la gendarmerie - la police des frontières - la police nationale - la police italienne. Bon, ils m'ont retenu 20 minutes, pour vérifier que mes papiers d'expulsion étaient en règle, puis ils m'ont fait monter dans un fourgon, direction Bardonecchia, par le tunnel.

 

 

A Bardonecchia, la police est encore à côté de la gare, à 100 mètres de là. C'est la Policia, pas les Carabinieri. Je rentre, il y a un jeune, il prend mes papiers, il dit au revoir à la police française, il m'enferme dans un local pendant 5 minutes, puis il revient : Monsieur Ayari, dove [...] passaporto ? Où est-ce qu'il est votre passeport ? Je lui explique qu'ils m'ont arrêté dans la rue, que je n'ai pas eu le temps de prendre mes affaires, mais que ça va arriver. Il m'a montré un bar à côté de la gare, il m'a dit : regarde, tu vas manger, ciao ! Et je suis sorti.

Le lendemain, il m'a revu au même endroit, il m'a dit : mais tu n'es pas parti ? J'ai expliqué : j'attends mon frère. Il m'a dit : écoute, fais attention ! Pars ou bien on te met les menottes. Tu n'as rien à faire ici. Il y a des touristes, tu ne dois pas rester ici. Eux, ils viennent dix fois par jour là, pour vérifier. Mais je pouvais pas prendre le train pour rentrer, il y a tout le temps des contrôles à la frontière. Les policiers français de Modane, ils viennent tous les jours, juste avant l'arrivée du train de Milan. Ils montent dedans, et entre Bardonecchia et Modane, ils ont juste le temps de contrôler tout le train. Juste le temps du tunnel. S'ils retrouvent les gens qu'ils ont expulsé, ils risquent de dire : les policiers italiens, ils s'en fichent ! Ils laissent revenir ceux qu'on a expulsés. Chacun ses problèmes !

Alors je suis parti à Oulx, par le train, il y a juste deux arrêts. Au début, je pensais descendre vers Briançon en bus et passer la frontière plus au sud, où c'est moins contrôlé. Mais mon frère m'a appelé et il m'a dit qu'il venait me chercher. J'ai passé la première nuit à l'hôtel, j'ai attendu toute la journée, un café une cigarette, un panini... Je savais que mon frère travaille la nuit, alors s'il vient, ce sera à l'aube. J'ai attendu encore, dans les salles d'attente des gares, là-bas c'est ouvert 24 heures sur 24. J'ai trouvé un Marocain, il m'a prêté son portable, j'ai eu mon frère, on a pris rendez-vous. On est rentrés par le tunnel du Fréjus, c'était minuit passé. »

 


SUR LES TRACES DE TAHAR

Avec Guillaume nous partons en voiture vers l'Italie pour refaire le trajet de l'expulsion de Tahar. Je conduis tandis qu'il prend des photos du parcours. L'autoroute s'écoule entre les montagnes, le trajet est rythmé par les poids lourds et les tunnels. Le ciel est clair, l'air est vif, la brume recouvre depuis ce matin les sommets qui jalonnent la vallée de la Maurienne. Elle ne se dissipe que vers midi à l'approche de la frontière, lorsque nous arrivons à Modane.

 

 

Le poste de police se situe à côté de la gare, juste au bout du quai, quelques bureaux discrets signalés par une petite enseigne (et deux voitures garées devant). Comme Tahar, nous ne nous attardons pas, nous tentons de rester nous-mêmes discrets... Avant de repartir, je repère un homme en face de la gare, en veste de costume élimée sur un vieux pull et un pantalon usé, un sac en plastique à la main. Il contraste nettement avec les vacanciers emmitouflés, de retour du ski, qui attendent le train...

Le tunnel du Fréjus est long, vieux et sombre. Il me fait l'effet d'une prison. Mais je réfléchis que pour Tahar, c'était peut-être le chemin vers la liberté. Son voyage a du être un aller-retour entre la peur et l'espoir. Lorsqu'il apprend qu'il est expulsé, il est plutôt content : il ne part pas loin, il parle italien, les autres le félicitent, il sait qu'il va revenir. Mais lorsqu'il erre de gare en gare sans pouvoir prévenir personne, il n'est plus sûr de rien – et nous non plus.

À Bardonecchia, nous faisons halte à la gare. Le poste de la Policia est encore au bout du quai, dans le même corps de bâtiment que la gare, cette fois. Panini, café, nous mettons nos pas dans ceux de Tahar, à l'endroit même où il a été relâché. Au Bar-Ristorante-Tabacchi, l'unique salle est un mélange de café, bureau-tabac, salle de jeux. Les vieux posters de l'équipe de foot italienne, championne du monde en 1982, côtoient les tickets de loto, les maillots de cyclisme, les percolateurs et les boîtes de cigare. Très peu de monde, quelques hommes qui zonent entre deux cafés. Le silence n'est interrompu que par le bruit de pièces des deux machines à sous. Un rayon de soleil balaie l'air poussiéreux. Attente. Ennui.

 

 

Plus tard, dans la salle d'attente, je revoie le type de Modane, il tourne en rond, il semble chercher quelque chose. Guillaume prend un billet pour Oulx, je dois le suivre en voiture. Mais j'ai oublié d'éteindre les phares après le tunnel et elle ne veut plus démarrer ! Je baragouine quelques mots en italien, mais personne ne veut m'aider. Me voilà bloqué ici en attendant que Guillaume revienne.

Tout cela me ramène encore une fois à Tahar. Rien d'autre à faire que tuer le temps. Je fais un tour dans le village pour me réchauffer. À première vue, Bardonecchia ressemble typiquement à un petit village-frontière, quasi-désert en ce milieu de journée, à part ces types qui me dévisagent sans un mot, le coin est un peu miteux, comme endormi. On se croirait dans une sorte de western moderne à l'italienne, ou bien un néo-polar... Mais dès que je monte un peu plus haut, l'ambiance change radicalement. Je me retrouve dans une station de sports d'hiver très coquette et bien plus peuplée qu'il n'y paraît dans le seul quartier de la gare. Les vieilles demeures cossues voisinent avec les nouvelles installations sportives flambant neuves, datant des Jeux Olympiques d'hiver en 2006. Les pistes de ski démarrent à quelques minutes de là, elles sont parcourues de vacanciers en combinaisons colorées, les parkings sont remplis de voitures immatriculées à Turin, les gens rient et s'amusent. Je comprends mieux pourquoi les policiers l'ont expulsé d'ici en lui disant « Il y a des touristes, tu peux pas rester là ! ».

Fin de journée, la lumière baisse sensiblement. Tout ce beau monde redescend vers le centre-ville, dans la grand-rue les lumières s'allument, les devantures s'illuminent. Guillaume revient d'Oulx, subitement la gare est pleine de jeunes gens bronzés, le surf sur l'épaule, qui reprennent le train pour Turin. Nous redémarrons la voiture et faisons un tour en ville pour capter l'ambiance de la nuit qui tombe, les vacanciers qui flânent devant les boutiques, et à trois rues de là, la lueur orange des lampadaires à sodium le long des quais redevenus déserts.

 

 

La nuit est tombée. Guillaume reprend le train pour Modane, à travers la frontière, et moi la voiture. Nous guettons les policiers français qui doivent venir inspecter le train sur ce tronçon, comme Tahar nous l'a raconté. Pour le moment, seuls les policiers italiens sont là, ils arpentent le quai, leur arme pendue au large ceinturon blanc. Les Français arrivent en courant à la dernière seconde, quatre membres de la police nationale en uniforme, à l'instant où retentit le sifflet du chef de gare. La procédure est très rodée. Les Italiens s'installent à l'avant, les Français en queue du train, les wagons sont bondés, plusieurs personnes seules, des noirs, des Maghrébins... La suite, c'est Guillaume qui me la raconte lorsque je le rejoins à Modane (après que j'aie failli rester coincé en Italie, à cause du tunnel fermé pour laisser passer un convoi).

Dans le train l'ambiance est tendue. Personne ne parle, personne ne bouge. Les policiers contrôlent tout le monde, méthodiquement : wagon par wagon, ils bloquent les deux issues puis parcourent la travée centrale, un pour chaque côté. L'opération est minutée, ils ont juste le temps de terminer avant d'arriver en France. Tout se passe sans un cri et sans problème en apparence.

Les policiers italiens interpellent Guillaume et lui demandent son autorizzazione pour faire des photos. Les Français sont plus calmes et parlent un peu avec lui. Ils nous ont repérés ce matin à Modane, ils devaient avoir une caméra, ils demandent : « Où est l'homme qui était avec vous ? » Il dit que nous sommes journalistes et que nous faisons un reportage sur les trains. Il leur raconte son voyage dans le Transsibérien.

 

 

Retour en France. Au total, ils arrêtent quatre personnes, qu'ils emmènent au poste. Depuis le quai en face, on les voit aller et venir dans les bureaux. Trois sont enfermés dans une pièce grillagée, l'un d'eux marche de long en large en se tenant la tête entre les mains, le quatrième est interrogé dans un autre bureau, une femme policier le prend en photos. Il est 20h30, les policiers ont fini leur journée, ils partent en éteignant la lumière.

Tout semble fonctionner parfaitement. Chacun sa mission, chacun sa zone de compétence, chacun son colis. On surveille, on contrôle, on appréhende, on enregistre, on achemine, on transmet, on signe une décharge, on repart. C'est du boulot bien fait, sans accroc, personne ne fait rien de mal, chacun doit être à sa place, de son côté de la frontière, dans son pays, dans sa condition, dans sa loi, c'est comme ça.

 

À suivre...

 

 

 

 

Mohammed, le petit frère, joue au foot dans la fontaine devant la Préfecture pendant qu’une délégation est reçue par le chef de cabinet du Préfet.
 


 

 

 

 

 

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